Compte-rendu de la conférence EsP’R « Où va l’Europe ? » d’Ignace Berten du 13 mars 2019

Nous remercions le père Ignace Berten de nous avoir transmis le texte de sa conférence.

Où va l’Europe ?

Ignace Berten

Gentinnes, 13 mars 2019

Saint-Servais, 16 mars 2019[1]

Le 26 mai nous aurons les élections européennes. Et nous nous interrogeons : montée de l’euroscepticisme, montée des nationalismes, des populismes et des extrême-droites, Brexit sur lequel il n’y a toujours pas d’accord et dont on redoute les conséquences… Comment comprendre ? Et puis dans quel esprit voter ?

Où va l’Europe ? Quand je parle ici de l’Europe, il ne s’agit pas du continent, mais de l’Union Européenne. À cette question, où va l’Europe, je dois répondre : je ne sais pas. Nous vivons dans un temps de grande incertitude.

Mais pour comprendre le présent, il importe de jeter un regard sur l’histoire de l’Europe.

1.     D’où venons-nous ?

1945 : l’Europe est en ruines, ruine matérielle, ruine morale. De plus, rapidement elle s’est divisée : à l’Ouest, des sociétés démocratiques de tendance libérale capitaliste avec une présence significative de partis socialistes, à l’Est, l’URSS a imposé son système totalitaire et collectiviste. Le mur de Berlin est le symbole de cette division.

1949 est une année décisive et qui engage profondément la suite de l’histoire du continent européen.

Le Conseil de l’Europe, organisation intergouvernementale rassemblant dix États d’Europe occidentale, est créé en 1949 : ce Conseil est appelé à promouvoir les Droits de l’Homme, la démocratie et l’État de droit. Il compte actuellement 47 États. Il crée en 1959 la Cour européenne des droits de l’homme, dont les décisions sont non contraignantes.

Cette même année 1949, est créée l’OTAN, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, qui lie militairement et politiquement l’Europe occidentale, les États-Unis et le Canada, en vue de la sécurité collective. Il rassemble aujourd’hui 28 États.

Le 1er janvier 1949, la République fédérale d’Allemagne acquiert son autonomie politique. Dès le début de cette année, le chancelier fédéral, Konrad Adenauer, lance un appel à la France : il propose d’abord une unité économique entre les deux pays, puis un peu plus tard une unité politique. Son intention : assurer définitivement la paix. Cette perspective audacieuse est impensable et inacceptable pour les Français. Robert Schuman, ministre français des affaires étrangères, est cependant sensible à l’appel. Avec Jean Monnet, Commissaire au Plan (qui a la charge de la coordination de la reconstruction en France), il propose en 1950 un projet beaucoup plus modeste : la CECA, Communauté européenne du charbon et de l’acier. La mise en commun des deux industries majeures de la guerre doit rendre celle-ci impossible entre les deux ennemis historiques. Six États adhèrent immédiatement au traité : France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Belgique et Luxembourg. Pour Schuman, c’est un premier pas vers une Europe politique.

1957 est une étape importante dans la construction européenne : le Traité de Rome crée la Communauté économique européenne (CEE) entre ces six mêmes États. Deux éléments convergent pour la création de cet ensemble. Il y a la volonté de paix et des valeurs défendues par le Conseil de l’Europe, mais il y a aussi, fortement soutenu par les États-Unis, la volonté de faire bloc contre l’URSS. L’articulation pratique bien que non institutionnelle entre la Communauté européenne et l’OTAN implique de fait une certaine dépendance de l’Europe par rapport aux États-Unis.

Le développement de la CEE à six avant son premier élargissement connaît deux accrocs institutionnels dus à la France.

En 1954, est élaboré un traité de Communauté européenne de défense (CED). Ce traité est agréé par les six États membres. Mais lors du processus de ratification, le Parlement français vote négativement, au nom de l’autonomie politique et stratégique de la nation, alors que les cinq autres États avaient déjà ratifié le traité. Ce vote négatif a une double conséquence qui pèse lourdement aujourd’hui encore. D’une part, l’Europe ne peut trouver une identité et un poids au niveau géopolitique entre les autres grandes puissances, États-Unis, Chine et Russie, que si elle dispose d’une véritable autonomie stratégique collective, dans un partenariat équilibré avec les États-Unis au sein de l’OTAN. Je reviendrai sur cette question. D’autre part, le Traité CED prévoyait explicitement qu’il devait être suivi par un traité politique, créant une Communauté politique européenne. Du fait du rejet de la CED, cette perspective a de fait été fermée. Là aussi nous en souffrons aujourd’hui.

En 1965, il y a un deuxième accroc. Le principe de décision politique au sein de la CEE est celui de la décision majoritaire. Le gouvernement de de Gaulle s’oppose à une décision concernant la politique agricole et pour marquer son désaccord, il joue la chaise vide pendant six mois : en l’absence de la France, toute décision politique devient impossible. Un accord de compromis est intervenu selon lequel en dehors des questions purement économiques et commerciales, qui relèvent directement de la Commission européenne, dans tous les autres domaines, comme la fiscalité, le social ou la politique étrangère, toute décision suppose l’unanimité. Ici encore, c’est aujourd’hui le blocage dans de multiples domaines.

La Communauté fonctionne à six jusqu’en 1973, date à laquelle il y a un premier élargissement au Royaume-Uni, à l’Irlande et au Danemark. Ce premier élargissement a une conséquence majeure : la perspective anglaise est que l’Europe ne peut être rien d’autre qu’un grand marché, toute question portant sur le social, le fiscal ou la politique étrangère étant exclue. Les conséquences de cette option sont considérables et se font fortement sentir aujourd’hui : de fait, l’Union Européenne est livrée aux impératifs de la mondialisation sans capacité réelle d’initiative ni de protection. Le mouvement actuel des gilets jaunes est l’expression de l’insatisfaction populaire face à cette situation.

La CEE devient Union Européenne et va d’élargissements en élargissements. En 1989, c’est la chute du Mur de Berlin et l’écroulement de l’URSS. Pour des raisons proprement politiques : construire une Europe unie après sa division tragique suite à la guerre, d’une part, unir l’Occident arrimé à l’OTAN contre la Russie d’autre part, des négociations sont rapidement engagées pour un élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale. Cet élargissement a de fait lieu en 2000. Mais les Quinze commettent deux erreurs politiques majeures : il aurait fallu réformer les principes institutionnels de l’Union avant un tel élargissement : à 28, des décisions communes deviennent presque impossibles. En effet, le principe de l’unanimité bloque toute décision innovante un peu importante. Exemple récent très clair : il n’y a pas pu y avoir d’accord de répartir les demandeurs d’asile en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique, demandé par l’Italie et l’Espagne et par la Commission européenne, parce que quelques pays d’Europe centrale s’y opposent. Par ailleurs, on a fait prévaloir les raisons politiques sur les raisons économiques (cela arrive !) : on ne s’est pas suffisamment soucié de la question de savoir si ces États répondaient aux critères économiques minimaux pour participer pleinement au marché commun, en assumant pleinement droits et devoirs. De plus on n’a pas tenu compte du fait que ces pays ont une histoire différente de celle de l’Europe occidentale, en raison de leur longue soumission au communisme, et qu’à cause de cela leur sensibilité est très différente sur nombre de questions.

2.     Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, nous sommes dans l’Union Européenne à 28, sans doute bientôt à 27 si le Brexit se  confirme. Mais il y a d’autres candidats reconnus officiellement aux portes de l’Union : cinq États sont sur la liste, la République de Macédoine du Nord, la Serbie, le Monténégro, l’Islande, et la Turquie, candidate depuis très longtemps, mais pour laquelle les négociations sont bloquées. Le Parlement européen a demandé qu’elles soient définitivement rompues.

Aujourd’hui, nous avons une Europe profondément divisée. Et nous ne savons pas où elle va. Depuis la fondation de la CECA et de la CEE, le panorama idéologique s’est profondément transformé. Le néolibéralisme s’est imposé, et l’équilibre relatif entre libéralisme politique (liberté politique, démocratie, État de droit, etc.) et libéralisme économique (liberté économique) s’est rompu au profit de l’économique, c’est-à-dire du seul marché : le capitalisme abandonne progressivement le contrat social sous les impératifs de la finance et du profit.

Je relève huit problèmes.

  1.  Le Conseil européen, c’est-à-dire la réunion des chefs d’État et de gouvernement, qui n’a de statut officiel que depuis le Traité de Lisbonne (2007), a pris le pouvoir sur toutes les orientations et décisions importantes, en marginalisant de fait tant la Commission que le Parlement. Or le Conseil n’est pas le lieu de l’objectif communautaire, il est le lieu de négociation des intérêts nationaux, mais est devenu aussi le lieu d’affrontement de ces intérêts.
  2. La prédominance des intérêts nationaux a pour effet de mettre les États en concurrence entre eux sur les normes sociales et environnementales et sur la fiscalité. C’est le moins-disant qui en tire avantage : les États où la fiscalité sur le travail ou les entreprises est basse attirent chez eux les investissements et le siège des entreprises. Avec une triple conséquences : les grandes multinationales, en jouant sur ces différences, arrivent pratiquement à ne payer aucun impôt en Europe ; les travailleurs sont mis en concurrence les uns avec les autres, typiquement dans les transports routiers : ce n’est pas un hasard si on voit autant de camions de Pologne, de Roumanie, de Slovaquie, etc., sur nos routes ; cette concurrence fiscale et sociale a pour effet de diminuer les ressources des États, d’où les politiques d’austérité si contestées aujourd’hui.
  3. La Commission est de fait devenue une énorme machine technocratique, qui a eu tendance à multiplier les règlements (ce qui est de son pouvoir), au détriment de la clarté et de l’efficacité des décisions et fonctionnements. Cependant, dans certains domaines, elle n’est pas seulement technocratique, car elle a gardé la perspective de la priorité de l’intérêt communautaire : elle plaide depuis des années pour une certaine convergence fiscale et sociale, mais est bloquée par le Conseil ; elle est aussi beaucoup plus ouverte en ce qui concerne la façon de traiter les questions d’exil et de migrations, ici encore elle est bloquée par le Conseil.
  4. Selon les traités, le Parlement européen a plus de pouvoir : il est codécideur dans une série de domaines, surtout d’ordre économique. Mais sur les questions les plus fondamentales, qui sont politiques, il n’a pas de pouvoir et est donc aussi marginalisé. Cela concerne le social, l’environnemental ou la politique extérieure et la défense. Le Parlement émet régulièrement des résolutions, très souvent le Conseil n’en tient aucun compte.
  5. Plus largement, l’Union Européenne est incapable d’une véritable politique extérieure commune, même si la fonction de Haut représentant pour la politique extérieure et de sécurité commune est une fonction nouvelle depuis le traité de Lisbonne. Actuellement, il s’agit d’une Haute représentante, Frederica Mogherini, qui est une femme assez remarquable, mais dont le pouvoir est très limité. Dans de multiples dossiers, l’Union fonctionne en ordre dispersé. Il y a quelques années, cela a été le cas lors de l’intervention des États-Unis en Irak : certains États y ont participé, comme l’Angleterre et la Pologne, d’autres s’y sont opposés, comme la France, la Belgique ou l’Allemagne. L’Union est divisée en relation avec l’Ukraine ou sur les questions d’énergie en lien avec la Russie. Elle  n’a pas non plus de position claire par rapport aux États-Unis de Trump : comment contrer la politique des droits de douane imposés sur divers produits européens ? comment s’opposer aux sanctions imposées par les États-Unis aux entreprises qui continuent à travailler en Iran après qu’ils ont dénoncé l’accord international sur les armements nucléaires ?
  6. L’Europe butte toujours sur la question d’une défense commune, d’une part en raison de l’autonomie revendiquée par les États et d’autre part en raison d’une volonté d’alignement sur les États-Unis, en se plaçant sous leur parapluie : pas de réelle recherche d’une autonomie stratégique. Exemple de question : la Russie a envahi la Crimée qui faisait partie de l’Ukraine. Sa revendication n’est pas entièrement illégitime du fait que la population y est quasi totalement russophone et que traditionnellement cette région appartenait à la Russie, même si le procédé est très contestable du point de vue du droit international. Mais de plus la Russie occupe de fait l’Est de l’Ukraine, le Donbass, sans aucune légitimité internationale possible. La Russie occupe aussi l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, qui font politiquement partie de la Géorgie. Poutine ne cache pas qu’il regrette l’empire soviétique (il a dit publiquement que l’effondrement de l’URSS est la plus grande catastrophe que la Russie ait connue). Il n’est pas exclu qu’il veuille un jour où l’autre envahir les États baltes. Il n’est pas sûr du tout qu’on puisse encore compter sur une intervention des États-Unis. Or sans défense crédible, qui ferait reculer la Russie dans le risque d’une confrontation militaire, l’Union serait incapable de réagir seule, sauf à protester vigoureusement ce qui politiquement n’aurait aucun effet… La Finlande, la Norvège et la Suède ne sont pas rassurés. La Norvège a réintroduit le service militaire obligatoire.
  7. Enfin, il y a le problème de l’euro. Il est clair que l’euro a facilité énormément de choses tant pour les citoyens que pour les entreprises. Mais sans autorité politique correspondante, il fonctionne dans des pays dont les économies sont extrêmement différentes : l’économie industrielle puissante de l’Allemagne, économie essentiellement exportatrice, les économies assez stables mais plus faibles de pays comme la France ou la Belgique, et des économies fragiles comme celles des pays du Sud, en particulier la Grèce et l’Italie, qui ne peuvent plus jouer dans la concurrence en faisant appel à une dévaluation favorisant la concurrence : ces États sont de fait incapables de rembourser leurs dettes, et il n’y a aucune solidarité à leur égard.
  8. Outre les trois acteurs institutionnels qui ont en charge la gestion de l’Union (Conseil, Parlement et Commission), il y en a un quatrième, l’ensemble des lobbys. Il faut distinguer deux types de lobbys : ceux qui défendent des intérêts professionnels, économiques, industriels, etc., et ceux qui défendent des intérêts généraux, groupes de plaidoyer en faveur des droits humains, de l’accueil des migrants, de la lutte contre la pauvreté, etc. Les lobbys professionnels sont utiles et même nécessaires parce qu’ils sont les seuls à pouvoir fournir aux décideurs certaines informations techniques. Mais ils sont aussi très critiqués, et la critique est largement justifiée. Les informations qu’ils donnent sont souvent orientées selon leurs intérêts et unilatérales. C’est typiquement le cas autour des débats sur la nocivité du Glyphosate ou du Roundup et du dossier fourni par Monsanto à ce sujet. Il importe qu’il y ait dans ce domaine plus de transparence (des normes sont en cours d’élaboration : obligation pour les parlementaires de notifier tout contact avec des lobbyistes, par exemple) et l’accès à des informations indépendantes.

3.     Les apports positifs de l’Europe

Le présent soulève ainsi de multiples questions. Mais il y a aussi des apports importants de l’Europe, dont nous profitons tous. Il faut le souligner.

– L’Europe, à partir de la CECA et de la CEE, a réussi son premier objectif : assurer la paix entre les puissances occidentales ennemies, qui avaient connu trois guerres en un siècle. Mais il faut nuancer. Oui, nous avons connu la paix, ce qui n’était plus arrivé pour une période aussi longue depuis des siècles, et c’est un immense bienfait apporté par l’Europe. Mais cette paix, qui a favorisé une véritable réconciliation, – il n’est plus pensable qu’il y ait une guerre entre Allemagne et France, – était aussi une paix fondée sur la dissuasion, et donc sur la peur d’une guerre nucléaire, avec un nouvel ennemi menaçant : l’URSS. Par ailleurs, il y a bien eu la paix en Europe occidentale, mais sitôt le Rideau de fer tombé, cela a été la guerre dans les Balkans, aux portes de cette Europe occidentale, qui s’est de fait montrée incapable d’être médiatrice de paix, entre autres en raison de la divergence à ce sujet des politiques étrangères nationales dictées par des intérêts nationaux. Et maintenant nous ne sommes plus tout à fait sûrs de ce que la paix soit absolument garantie dans l’avenir sur notre continent.

– L’Europe a beaucoup contribué à la croissance économique dans les années qui ont suivi la guerre, et dans ce contexte à une réduction importante des inégalités et de la pauvreté et à un certain partage de la richesse produite. Une solidarité s’était aussi développée entre États et régions plus riches et États et régions plus pauvres (les programmes structurels). Mais ici encore, depuis la fin des années 70, la dynamique de croissance est brisée, les inégalités se creusent de nouveau et la solidarité économique interétatique ne fonctionne plus. Les programmes structurels eux-mêmes ont été réduits à peau de chagrin, en particulier vis-à-vis des États d’Europe centrale alors même qu’un plus grand effort aurait dû être fourni..

– Pour beaucoup de citoyens, Schengen d’un côté, c’est-à-dire l’absence de frontières entre la majorité des États européens, et l’euro de l’autre ont grandement facilité les déplacements et les transactions économiques.

– Le programme Erasmus a favorisé la circulation des étudiants, et continue à le faire. Cette circulation a elle-même favorisé la découverte et l’appréciation de la différence des cultures : pour beaucoup, on a appris par-là à se connaître différents.

– La valorisation des Droits de l’Homme et par là de principes éthiques fondamentaux partagés, dont la Charte des droits fondamentaux est une expression, est aussi un apport de l’Europe. En raison de l’action de la société civile, lors de la rédaction de cette Charte, celle-ci n’est pas, comme le mandat donné par les gouvernements l’était, une Charte des droits de citoyens mais la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne. Cela signifie que toute personne résidant sur le territoire de l’Union, – citoyen de l’Union, membre d’un État tiers, mais aussi immigré et même clandestin, – jouit en principe des mêmes droits fondamentaux, à l’exclusion des droits proprement politiques. C’est un principe affirmé par les traités, mais pas nécessairement ni toujours mis en œuvre dans la pratique : la Belgique a été condamnée de multiples fois concernant les conditions de vie dans les prisons, par exemple.

– La défense de l’environnement : l’Europe a été et reste un acteur moteur dans ce domaine au niveau international, et en interne elle élabore une série de règlements en ce sens.

– Dans le cadre de l’internationalisation du commerce, et entre autres des produits alimentaires, l’Europe apporte des garanties importantes quant à la sécurité des aliments.

Dans tous ces domaines, il y a donc des apports importants de l’Europe, que n’auraient pu offrir les seuls États nationaux, et cela même s’il y a encore bien des progrès à faire dans la plupart de ces domaines.

4.     Quelle Europe souhaitable ?

Il est possible, je pense, de tracer quelques grandes orientations souhaitables. Ces orientations sont aussi des conditions pour que l’Europe retrouve du crédit auprès des citoyens et suscite leur adhésion.

– Il est en tout cas urgent que l’Union Européenne et chacun de ses États reviennent à ces fondamentaux que sont la mise en œuvre des droits humains, tels que définis par la Déclaration universelle de 1948 et la Convention européenne de 1950. Cela implique la démocratie et l’État de droit, et donc la séparation des pouvoirs et la liberté de presse, ces deux exigences étant mises à mal en particulier en Hongrie, en Pologne et en Roumanie.

– Je pense que nous avons besoin d’une forme politique de fédéralisme capable de promouvoir une cohérence au projet européen, un fédéralisme qui ne supprime pas les identités nationales, mais qui mette en œuvre une véritable subsidiarité, c’est-à-dire une capacité d’orientation et de décision dans toutes les questions qui peuvent être mieux traitées au niveau européen pour le bien de tous, plutôt qu’au niveau des États qui aujourd’hui se situent le plus souvent en option de concurrence entre eux. Ce fédéralisme est à inventer : il n’y a pas de modèle transposable dans les États fédéraux. Autrement dit, nous avons besoin d’un véritable projet politique, ce sur quoi la Grande Bretagne et largement les États d’Europe centrale se sont opposés jusqu’à présent. Laissés à eux-mêmes, les États nationaux sont impuissants dans le contexte présent de mondialisation.

– L’Union ne peut fonctionner de façon efficace et cohérente que si on supprime l’exigence de décision unanime, qui constitue un véritable droit de veto : il faut une généralisation de la décision majoritaire, éventuellement de la majorité qualifiée, qui actuellement signifie dans certaines matières une double majorité : la majorité des deux tiers des États et des deux tiers de la population représentée par ces États. Mais cela supposerait une réforme des traités, difficile à obtenir aujourd’hui.

– Une Europe qui, pour ce faire, articule mieux ses trois pôles que sont la Commission, qui doit être garante du projet proprement communautaire, le Parlement qui doit être davantage représentatif des populations européennes, et le Conseil représentant les Gouvernements et les intérêts nationaux. Il s’agit de ce point de vue d’améliorer significativement la dimension démocratique du projet européen (on pourrait penser que le droit d’initiative législative ne soit plus réservé à la Commission, mais que le Parlement ait une certaine capacité analogue).

– Une Europe capable de défendre et mettre en œuvre un véritable État social : une caractéristique majeure de l’Europe occidentale après la guerre a été la mise en place de cet État social, avec tous les acquis de la protection sociale : santé, éducation, chômage, salaire minimum, retraites, ressources assurées pour les plus pauvres, etc. Dans tous nos pays, les acquis de cette protection sociale sont de fait érodés en raison des politiques d’austérité. Cette construction d’une véritable Europe sociale suppose qu’on mette fin à la concurrence fiscale entre les États, concurrence qui avantage systématiquement ceux dont les normes sont les moins contraignantes, avec pour conséquence un assèchement progressif des ressources de l’État, et donc des capacités de financement tant dans le domaine de la protection sociale que dans celui des infrastructures et des investissements en vue de l’avenir.

– Une Europe qui prenne au sérieux les défis du climat et de l’environnement, qui pour cela, par des normes communes contraignantes, diminue fortement la production de CO2 et autres microparticules nocives et vise à restaurer la qualité de l’air, des terres et des eaux. Une Europe qui, dans cette perspective, développe les énergies renouvelables et la recherche dans ce domaine, énergies décarbonées et non nucléaires. Une Europe qui vise à l’économie maximale de toutes les ressources non renouvelables, en particulier en ce qui concerne les métaux rares, et au maximum de recyclage.

– Une Europe qui en ce sens promeuve un autre type de consommation qui soit durable, moins gaspilleuse, plus sobre. Il s’agit là d’une véritable révolution culturelle.

– Une Europe qui repense fondamentalement son agriculture : après la guerre, il s’agissait de poursuivre quatre objectifs : reconstruire l’agriculture détruite par la guerre, assurer une production suffisante pour l’alimentation de la population, développer une alimentation accessible à la population en raison de ses coûts modérés, et assurer un revenu décent pour les agriculteurs. C’est ce à quoi s’est atteler la PAC, Politique agricole commune, première grande politique européenne. Cela s’est fait en promouvant la modernisation de la production agricole : mécanisation, utilisation d’engrais et de pesticides efficaces et culture extensive. De fait la PAC a favorisé l’agro-industrie. Le résultat dans le temps a été la concentration très forte des terres et la destruction des petites exploitations, l’uniformisation des productions au détriment de la diversité, l’industrialisation de l’agriculture, la destruction et la pollution des sols, la contamination de produits par les pesticides, la surproduction et l’exportation subventionnée avec pour effet la large destruction de l’agriculture familiale en Afrique. Une réforme est urgente : pour une agriculture orientée prioritairement vers l’alimentation des populations locales, qui vise à la qualité et la diversité des produits et le respect de l’environnement. Des petits pas, trop petits, vont effectivement en ce sens.

– Une Europe qui ait de véritables projets industriels communs capables de faire contrepoids aux grands groupes industriels transnationaux ou chinois. Airbus ou Ariane sont un exemple, la constitution toute récente d’un groupe destiné au développement de batteries plus puissantes et efficaces, en est un autre. Le blocage de la Commission vis-à-vis du projet de fusion d’Alstom et Siemens dans le domaine ferroviaire est un contre-exemple. Dans ce domaine, les Chinois sont en embuscade : officiellement la politique de concurrence européenne vise à maintenir une saine concurrence entre entreprises européennes, elle ne tient pas compte du fait de la concurrence externe.

– Enfin une véritable Europe de la défense commune, qui en tant que telle soit membre de l’OTAN mais y ait une véritable autonomie politique et stratégique. Sans cette dimension crédible de défense, l’Europe ne peut avoir ni capacité d’initiative, en particulier comme facteur de paix, ni autorité et puissance dans l’espace géopolitique contemporain. De ce point de vue, je trouve scandaleux qu’en Belgique ont ait choisi pour succéder au chasseur F16 arrivé en bout de course, le F35 américain : c’est pour moi une trahison du projet européen.

On dira sans doute : tout cela est très beau, mais est de l’ordre de l’utopie, parce qu’il n’y a pas aujourd’hui de volonté politique commune pour aller dans ce sens. Oui, c’est de l’ordre de l’utopie, au sens noble du terme, c’est-à-dire une force motrice globale. Il s’agit d’une direction souhaitée et voulue, c’est-à-dire d’un projet de société, à partir duquel il est possible d’évaluer les pratiques et de les orienter dans le sens souhaitable. Il s’agit de mobiliser les citoyens européens afin qu’ils soient davantage conscients des enjeux et qu’ils veuillent collectivement une société meilleure pour tous. Mais cela demande de l’énergie et du temps.

5.     Les enjeux des élections

Dans ce contexte, il y a les élections européennes du 26 mai.

Il y a d’abord un double impératif : il est important de voter, c’est une exigence éthique citoyenne. Chez nous les choses sont facilitées, du fait qu’il s’agit en même temps des élections fédérales et régionales : cela compense le peu d’intérêt des élections européennes pour nombre de citoyens. On constate en effet, dans tous les États, une participation décroissante continue aux élections européennes.

Il est important de voter pour une seconde raison fondamentale : il est certain que les partis eurosceptiques ou antieuropéens et les partis d’extrême droite vont augmenter leurs scores. Il s’agit de limiter au maximum cette crue.

Depuis qu’il y a des élections européennes, deux grands partis ont dominé le Parlement européen et ont cogéré le pouvoir. D’un côté le PPE, Parti populaire européen, de centre droit et d’inspiration démocrate chrétienne ; de l’autre, le S&D, Socialistes et démocrates, de centre gauche, qui a succédé au PSE (Parti socialiste européen). À deux, ils constituent  une nette majorité. Le troisième parti, loin derrière est le CRE, conservateurs et réformistes européens, créé à l’initiative des Anglais antieuropéens : partis de droites et droites nationalistes. Vient ensuite l’ADLE, l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe, puis les Verts, les GUE/NGL, Gauche unitaire européenne, fédération de partis de gauche radicale et d’extrême gauche, l’EFDD, Europe de la liberté et de la démocratie directe, alliance de partis antieuropéens, et l’ENL, Europe des nations et des libertés, alliance de partis d’extrême droite.

Il faut reconnaître que les deux grands partis traditionnels ont largement perdu leur cohérence et de leur crédit. Le parti de tendance socialiste n’a plus guère de programme pouvant se dire socialiste : la priorité aux travailleurs et aux gens modestes est perdue. Le PPE, de tradition démocrate chrétienne, centrée sur le bien commun, est devenu tout aussi incohérent. Il compte parmi ses membres le Fidesz hongrois, parti d’Orban, violemment anti-immigrés et antimusulman, au nom de la défense de la civilisation chrétienne : le 20 mars, le PPE a décidé de suspendre la participation de ce parti pour une durée indéterminée, décision politique de compromis en attendant peut-être une exclusion. Le S&D n’est pas plus cohérent en ayant parmi ses membres le parti socialiste roumain.

Les commentateurs et spécialistes des questions européennes disent de façon très convergente que les deux grands partis, PPE et S&D perdront la majorité qu’ils détiennent ensemble depuis la création du Parlement, et que, d’autre part, l’extrême droite et les Verts augmenteront.

Je  n’ai évidemment pas de consignes de vote à donner ni même à suggérer. Aucun parti ne répond pleinement à ce que je pourrais espérer d’un programme politique européen. Mais, compte tenu du fait que la discipline de parti est moins forte au niveau européen qu’elle ne l’est au niveau national dans la plupart des pays et que des personnalités peuvent avoir une réelle influence, je pense qu’il faut de préférence voter pour des candidats en qui on peut faire confiance parce qu’ils vont suffisamment dans le sens du projet de société espéré.

Il est vrai que nous n’avons que très peu de prise sur les institutions européennes et que le Parlement lui-même a peu de pouvoir sur les grandes orientations et options politiques. Mais il y a deux terrains où nous pouvons agir et exercer notre responsabilité.

Si le cœur du pouvoir européen, c’est le Conseil, réunion des chefs d’État et de gouvernement, notre action doit être d’abord locale, nationale : faire pression sur les gouvernements pour qu’ils aient une vraie politique européenne dans les domaines qui concernent le plus les citoyens.

Par ailleurs, de nombreux changements dans l’ordre politique et législatif sont le résultat d’initiatives de mouvements sociaux et non de l’initiative directe des politiques : c’est évident dans deux grands domaines : le mouvement féminin et la non-discrimination vis-à-vis des femmes, et tout ce qui concerne l’écologie. Ce sont des mouvements citoyens qui se sont peu à peu imposé aux politiques. Et il y a encore beaucoup à faire : ces mouvements doivent rester vigilants et actifs. Je suis persuadé que ce n’est que par la coalition et la convergence transnationales et transconvictionnelles que nous pourrons améliorer l’Europe, l’orienter dans un sens plus satisfaisant. Cela dépend de notre engagement dans le mouvement associatif.

Quoi qu’il en soit des manipulations et des dérives violentes, le mouvement des gilets jaunes, représente une interpellation politique majeure dans le domaine social. Plus largement au niveau mondial, les mouvements en appelant à une politique volontariste et efficace pour maîtriser les dérives climatiques engendrées par l’activité humaine (la grève mondiale pour le climat du 15 mars), sont de véritables signes d’espoir quant à la responsabilité et la capacité politique de la société civile. La grève mondiale pour le climat a été lancée par Greta Thunberg, militante suédoise de 16 ans ! Comme quoi, au départ, il faut parfois peu de choses, mais de fortes convictions pour lancer un mouvement.

Dans ce contexte, les élections au Parlement européen ont leur importance, mais les grands enjeux se jouent ailleurs dans des lieux qui ouvrent un espace d’espérance.


[1] Ce texte a été modifié et complété suite aux échanges qui ont eu lieu après les deux conférences.

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